Acédie

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(Toile : Dans un café [aussi dite L’Absinthe] d’Edgar Degas [1875-1876]. Musée d’Orsay, Paris.)

Le combat spirituel

Bibliographie – L’acédie : le démon de midi

The Noonday Devil: Acedia, The Unnamed Evil of Our Times, de Jean-Charles Nault, O.S.B. (San Francisco: Ignatius Press, 2015.) 203 pages. (Version électronique sur Amazon.ca)

(Avec le texte qui suit, j’ai essayé de structurer ce que j’ai retenu de la lecture de ce livre…)

« Bien que le soleil de midi vient tout baigner de sa lumière éblouissante, l’acédie, comme une maladie obscure, plonge le cœur de la personne qu’elle afflige dans un gris brouillard de lassitude et une nuit de désespoir. » (1)

De nos jours, l’acédie est définie comme un « état spirituel de mélancolie dû à l’indifférence, au découragement ou au dégoût ». (2) Le terme vient originellement du grec, akèdeia, par l’entremise du latin, acedia. Au début, le mot voulait dire « manque de soin », et plus spécialement « le fait de ne pas enterrer ses morts » (une caractéristique essentielle de la déshumanisation). Par la suite, dans les écrits d’Évagre le pontique (un moine ayant vécu dans le désert d’Égypte au 4e siècle [3]), le mot fait référence au « manque de soins donnés à sa propre vie spirituelle, le manque de soucis pour son salut ». (4)

Évagre et les huit pensées mauvaises

Dans son traité sur la vie pratique du moine, Évagre identifie huit pensées mauvaises sur la base de Deutéronome 7.1. Ce verset énumère sept nations « qu’Israël doit combattre avant de pouvoir entrer en Terre promise ». En y ajoutant l’Égypte, cela fait huit nations. Huit ennemis à combattre. La vie chrétienne étant comme une marche au travers du désert, ces huit nations deviennent huit pensées mauvaises. (5)

Ces « pensées sont pratiquement personnifiées, ce qui les rend très vivantes et permet à [Évagre] de les faire “débattre” entre elles ». (6) Ainsi, un démon est assigné à chacune d’elle et le démon de l’acédie fait partie du groupe. (Si on en fait la liste complète, on a l’orgueil, la gourmandise, la luxure ou la fornication, l’avarice ou la convoitise, la tristesse, la colère, l’acédie et la vanité.) L’acédie affecte autant le corps que l’âme : « elle tire avantage d’une faiblesse du corps pour affecter l’âme ».

« L’acédie est un danger formidable : alors que les autres pensées sont comme les maillons d’une chaine, l’acédie est le dernier de ces maillons; ce n’est donc pas un mal transitoire. L’acédie perdure. Ce n’est pas une crise temporaire. C’est un mal radical et chronique. » (7)

L’acédie comporte une dimension temporelle et une dimension spatiale. On établit cinq manifestations principales :

  • Une certaine instabilité intérieure – on ressent le « besoin de bouger, de changer de décor » (8);
  • Un souci exagéré pour sa santé – le moine craint de manquer des choses essentielles, ce qui se manifeste notamment par la gloutonnerie; (9)
  • Une aversion pour le travail manuel – les tâches simples et répétitives du monastère deviennent austères et monotones; (10)
  • La négligence de l’observation de la règle, notamment la prière – la paresse s’installe et tout devient « trop »; (11)
  • Un découragement général – au point de remettre en question sa vocation et de vouloir quitter le monastère, en d’autres mots, « l’abandon du lieu du combat spirituel ». (12)

À ces manifestations, Évagre spécifie cinq remèdes :

  • Les larmes – « elles sont la reconnaissance que l’on a besoin d’être sauvé, que l’on ne peut le faire seul »; (13)
  • Le travail et la prière;
  • La contradiction (la méthode antirrhétique) – c’est-à-dire, utiliser la méthode du Christ pour contrer l’Ennemi, utiliser des versets de la Parole de Dieu; (14)
  • La méditation sur la mort – la mort, c’est la fin de notre vie, la fin de notre voyage ici bas sur terre;
  • La persévérance – l’ultime appel à la fidélité.

« Être immergé dans notre monde quotidien est ce qui très souvent nous empêche d’élever notre pensée vers les réalités du monde à venir. » (15)

Après Évagre…

Parmi les auteurs qui ont parlé de l’acédie après Évagre le pontique, l’auteur mentionne :

  • Jean Cassien, moine et homme d’église en France au tournant du 5e siècle (16), qui est à l’origine de la transformation du terme acédie en paresse et qui attribue des « filles » à certains vices; (17)
  • Benoît de Nursie, fondateur de l’ordre des Bénédictins au tournant du 6e siècle (18), qui a situé l’acédie dans le contexte des lectio divina (une méthode de prière structurée autour de la lecture de la Parole de Dieu); (19)
  • le pape Grégoire le Grand, au 6e siècle, qui ne mentionne jamais l’acédie. En fait, il réarrange les huit pensées mauvaises en les réduisant à sept (chiffre symbolique) vices principaux; (20)
  • Hugues de Saint-Victor, philosophe et théologien du tournant du 12e siècle (21), qui réintroduit l’acédie dans la liste des sept vices et leur donne le nom de peccata capitalia, « péchés capitaux », signifiant non pas des péchés graves ne pouvant être absouts, mais bien des péchés qui ont l’aptitude d’en engendrer d’autres. (22)

Thomas d’Aquin…

Thomas d’Aquin était un théologien italien de l’ordre des Dominicains au 13e siècle. (23) Il a donné deux définitions de l’acédie : d’abord, « la tristesse au sujet des biens spirituels », puis « le dégoût de l’activité » (c’est-à-dire, de notre vie morale). (24) (Dans cette section, l’auteur plonge dans la philosophie thomiste et je ne crois pas que j’ai réussi à le suivre...)

Dans le contexte philosophique de Thomas d’Aquin, « l’acédie est une sorte de tristesse selon laquelle, lorsque devant un bien spirituel, celui-ci apparaît à l’homme comme mauvais ».

« L’homme est capable d’être triste dans la présence de Dieu parce qu’au nom de Dieu, il doit renoncer à d’autres biens qui sont des biens charnels, temporels, limités et apparents, et qui cependant dans la balance pèseront plus que le bien spirituel, lequel est moins concret que certains biens particuliers qui sont atteignables immédiatement. » (25)

De plus :

« En effet, l’acédie est un péché contre la charité de deux façons, qui se rencontrent dans la réalité. D’une part, l’acédie est un péché contre la joie qui jaillit de la charité; c’est une tristesse au sujet de ce qui devrait nous réjouir le plus : la participation à la vie même de Dieu. D’autre part, l’acédie est un péché contre la charité quand elle écrase ou paralyse l’activité, car alors elle affecte la plus profonde des forces qui nous poussent à l’action, notamment, à la charité : la participation du Saint-Esprit. » (26)

Thomas suit Cassien en assignant des « rejetons » à l’acédie, des péchés qui en dépendent :

  • d’une part, on peut fuir les actes qui nous attristent :
    • l’évitement produit le désespoir, le manque de courage et la torpeur;
    • la lutte produit la rancœur et la malice;
  • d’autre part, on peut chercher des compensations : on s’égare alors dans un malaise de l’esprit, la curiosité, la loquacité, l’agitation du corps et l’instabilité. (27)

Et pour Thomas d’Aquin, le remède définitif contre l’acédie, c’est l’incarnation… Tout ce qui nous reste à faire, c’est recevoir le salut (notion catholique de « mérite ») (28)…

La pertinence de l’acédie dans la vie chrétienne

La désintégration de la personne humaine…

L’instabilité : la dimension spatiale…

La durée : la dimension temporelle…

Une joyeuse persévérance…

« Toutes ces expressions [(résister, tenir ferme, persévérer, demeurer fidèle)] manifestent la bataille contre les pensées errantes, cette fuite qui nous amène non seulement hors de notre cellule mais aussi hors du temps, hors de notre état de vie et finalement hors de notre condition de créatures. L’acédie est la tentation de se retirer de l’étroitesse du présent de façon à prendre refuge dans ce qui est imaginaire; c’est la tentation de quitter la bataille de façon à devenir un simple spectateur de la controverse qui se déroule dans le monde. » (29)

L’acédie dans les différents états de vie

L’acédie dans la vie religieuse aujourd’hui…

« Souvent, quand des pensées nous assaillent, il n’y a pas d’autres façons de combattre que la persévérance physique. » (30)

L’acédie dans la vie sacerdotale…

« D’abord abandonnée pour ce que le prêtre pense être des “nécessités” pastorales, la prière peut éventuellement devenir impossible, voire intolérable. Alors, c’est la véritable acédie pleinement développée : le dégoût pour sa relation avec Dieu. » (31)

L’acédie : le péché contre la fécondité spirituelle du couple marié…

« La différence entre le désert et le monde est que dans le premier, le tentateur attaque les ermites “à mains nues”, au travers des pensées, alors que dans l’autre, il utilise des intermédiaires, qui sont des choses, des gens et des pressions à se conformer… » (32)

 


 

Et après?…

« N’empêchez pas l’Esprit de vous éclairer : ne méprisez pas les prophéties; au contraire, examinez toutes choses, retenez ce qui est bon, et gardez-vous de ce qui est mauvais, sous quelque forme que ce soit. » (33)

Ce livre fait donc une étude historique détaillée de la façon dont l’Église catholique a compris le concept de l’acédie et l’a incorporé à sa théologie et à son éthique au fil des siècles. Quant à moi, que retenir de cette lecture? Qu’est-ce qui peut contribuer au développement de ma propre théologie du combat spirituel?

  • J’avoue que j’aime beaucoup l’allégorie des ennemis de Deutéronome 7.1 qui deviennent des pensées mauvaises. Ça cadre bien avec l’image que je me suis donnée du cœur qui est comme une ville fortifiée. Mais ça, c’est juste moi… Je conviens que cela ne contribue pas au fond de la chose…
  • Est-ce qu’il est juste d’assigner un démon à chaque vice? Et est-ce que la pratique de ce vice implique nécessairement l’influence d’un démon? Je tendrais à dire non. Je n’arrive pas à trouver un fondement biblique à cela. Mais en même temps, je reconnais que toute vérité n’est pas nécessairement explicite dans la Bible. J’aimerais voir d’autres « témoignages » venant d’autres sources. C’est donc une question que je laisserai en suspens pour l’instant…
  • Par contre, à l’inverse, est-ce que la pratique habituelle de certains vices, quels qu’ils soient, peut mener à une emprise démoniaque? Je tendrais à dire oui. (Je pense ici à 2 Corinthiens 10.3-5.) Mais encore une fois, je reconnais que la Bible ne s’adresse pas explicitement à cette question et je m’appuie sur différentes lectures faites. C’est donc une autre question que je dois laisser en suspens…
  • Somme toute, il me semble à propos de ramener l’acédie dans mon vocabulaire, avec une définition précise touchant au spirituel. Les « symptômes » décrits par l’auteur, de même que les péchés engendrés par ce vice, semblent traverser les siècles et décrire de façon tellement adéquate l’état spirituel général de la société occidentale moderne. Pour ma part, je retiens pour l’instant la définition d’Évagre le pontique : un « manque de soins donnés à sa propre vie spirituelle, le manque de soucis pour son salut ». (4)
  • Finalement, je trouve intéressant – et important! – de noter que le succès de la lutte contre l’acédie se trouve dans la discipline et implique la persévérance. À revisiter…

 

Fraternellement en Jésus,

Éléazar, le moine belliqueux

_______________
(1) « Although the midday sun comes to bathe everything in its dazzling light, acedia, like an obscure malady, plunges the heart of the person that it afflicts into the gray fog of weariness and the night of despair. » (Traduction libre.) The Noonday Devil: Acedia, The Unnamed Evil of Our Times (par la suite, simplement Acedia), p. 20.
(2) Définitions d’acédie – Dictionnaire de français Larousse.
(3) Évagre le Pontique – Wikipédia.
(4) Acedia, p. 27.
(5) Acedia, p. 24.
(6) Acedia, p. 23.
(7) « Acedia is a formidable danger: whereas the other thoughts are like the links of a chain, acedia is the last of these links: Therefore, it is not a transitional evil. Acedia endures. It is not a short-lived crisis. It is a radical, chronic evil. » (Traduction libre.) Acedia, p. 26.
(8) Acedia, p. 30.
(9) Acedia, p. 33.
(10) Acedia, p. 33.
(11) Acedia, p. 34.
(12) Acedia, p. 35-36.
(13) Acedia, p. 36-37.
(14) Acedia, p. 40.
(15) « Being immersed in our everyday world is what very often prevents us from lifting our minds toward the realities of the world to come. » (Traduction libre.) Acedia, p. 45.
(16) Voir Jean Cassien – Wikipédia.
(17) Acedia, p. 50-51.
(18) Voir Benoît de Nursie – Wikipédia.
(19) Acedia, p. 51.
(20) Acedia, p. 52-53.
(21) Voir Hugues de Saint-Victor – Wikipédia.
(22) Acedia, p. 53-54.
(23) Voir Thomas d’Aquin – Wikipédia.
(24) Acedia, p. 57.
(25) « Man is capable of being sad in the presence of God because for God’s sake he must renounce other goods that are carnal, temporal, limited, apparent goods, which on the scale, though, will weigh more than spiritual good, which may seem much less concrete than some particular good that is immediately attainable. » (Traduction libre.) Acedia, p. 70-71.
(26) « In effect, acedia is a sin against charity in two ways, which meet in reality. On the one hand, acedia is a sin against the joy that springs from charity; it is sadness about what ought to gladden us most: participation in the very life of God. On the other hand, acedia is a sin against charity when it crushes or paralyzes activity, because then it affects the deepest motive force of activity, namely, charity, the participation of the Holy Spirit. » (Traduction libre.) Acedia, p. 79.
(27) Acedia, p. 80 et suiv.
(28) Acedia, p. 85, 87.
(29) « All these expressions [(to resist, to stand fast, to persevere, to remain faithful)] manifest the battle against wandering thoughts, that flight which takes us not only outside our cell but also outside of time, outside of our state of life, and finally outside of our condition as creatures. Acedia is the temptation to withdraw from the narrowness of the present so as to take refuge in what is imaginary; it is the temptation to quit the battle so as to become a simple spectator of the controversy that is unfolding in the world. » (Traduction libre.) Acedia, p. 135.
(30) « Often, when thoughts wage war against us, there is no other way to fight than physical perseverance. » (Traduction libre.) Acedia, p. 150.
(31) « Abandoned at first for what the priest thinks are pastoral “necessities”, prayer can eventually become impossible and even intolerable. Then it is truly acedia in the full sense: disgust with one’s relationship with God. » (Traduction libre.) Acedia, p. 173.
(32) « The difference between the desert and the world is that in one, the tempter attacks recluses “with his bare hands”, through thoughts, whereas in the other, he uses intermediaries, which are things, people, and pressures to conform... » (Traduction libre.) Acedia, p. 178; citant C. Flipo, « L’acédie dans la tradition spirituelle », Christus 157 (1993) : 59.
(33) Première lettre de l’apôtre Paul aux Thessaloniciens, chapitre 5, versets 19 à 22; tirés de La Bible du Semeur (Colorado Springs : Biblica, 2000).

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